Premier extrait : XVIIe siècle, un cavalier, une route.
(…)
Route de Caen, novembre 1630
Les sabots battaient la route et le cœur du cavalier battait à tout rompre dans sa poitrine. Henri de Pontfol galopait ainsi depuis de longues heures et plus rien ne comptait que la vie de son fils. «Va, Hadès, va !» s'écriait-il, penché sur sa monture noire tendue comme une flèche. Et le cheval fonçait, volait, soulevait la poussière et les naseaux frémissants, il humait déjà les premières odeurs du bocage.
Que les petites récriminations de l'existence paraissaient stupides quand il s'agissait de sauver l'existence d'un enfant. De son enfant. Hier encore, Henri ne songeait qu'à se plaindre, à refuser les honneurs, à caresser de mélancoliques pensées, sous le ciel mouvant, par-dessus les collines du pays d'Auge, et il était bien décidé à refuser l'idée de nouvelles chevauchées. Fi donc des gardes du cardinal, des héros rêvés par sa femme, des grands mots de cour, des coups d'épée et des hauts faits ! Il s'en moquait comme de colin-tampon : à lui, il fallait la douceur des champs ployés sous le vent d'Ouest, les galopades sur les chemins suspendus entre les marais, le rêve debout et la pensée altière.
Et aujourd'hui, il était là, frissonnant d'impatience, ses haut-de-chausses anthracyte, ses larges bottes et son manteau ardoise couverts de poussière, son feutre gris désespérément accroché à la marée mouvante de ses cheveux blonds. Et à son côté, étincelante, battait son épée comme l'annonce d'une tempête à venir. Henri n'en avait cure : il était prêt à abattre toutes les montagnes pourvu que le petit Michel vive. Il était prêt à affronter les aventures descendues du Mont Cenis, les venins exhalés de Paris, les dangers qui traversaient la houle noire de l'Océan. Prêt !
Va, Hadès, va.
(…)
Deuxième extrait :
quand le mystérieux Ducat rencontre le frère de Louis XIII
en douce compagnie…
(…)
Ducat s'était fait annoncer aux gardes d'entrée vers minuit, c'est-à-dire un quart d'heure à peine après que Monsieur eût rejoint ses appartements.
- Je vous fais mes plus civiles excuses, Monsieur Florilège, mais il y a un brouillard à couper au couteau. Pénible exercice, je vous jure, de voyager quand la nature vous tend ses pièges, ses gouffres et ses racines traîtresses !
- Bah, vous êtes venu : c'est l'essentiel, répondit Florilège. Notre hôte vous attend chez lui. Montez là, en haut de l'escalier.
- Parbleu, Monsieur, vous m'accompagnez, j'espère ?
- Non. Telle est la consigne.
- Voilà beaucoup de confiance, remarque Ducat en retirant son feutre. Quand on entre dans les appartements d'une personne de qualité, en général, on se fait annoncer.
- Pour la qualité, vous ne pouvez trouver mieux - à part le roi, bien sûr.
- Vous plaisantez !
- Sur ce sujet, jamais, Monsieur. Je vous répète qu'à part Sa Majesté, il n'est point meilleur gentilhomme en France. J'ajoute qu'on le croit exilé en Lorraine et qu'on a tort.
- Vraiment ! ...Monseigneur ?
- Comme vous dites. Ou encore « Monsieur », comme on l'appelle à la Cour ! Holà, Ducat ! vous savez cela, tout de même !
- Et il me reçoit moi, tout seul, sans intercesseur, sans présentation, sans l'étiquette, et dans ses appartements, encore bien ? Bigre, Monsieur Florilège ! je m'attendais bien à le voir un jour, mais après une cérémonie, un dernier serment, une intronisation, que sais-je ?
- Sous cet angle-là, dit Florilège en souriant d'un air entendu, c'en sera une, d'intronisation : sur mon honneur, je répète qu'on ne peut rêver mieux, y compris pour la confiance qu'on vous fait. Ah oui, n'oubliez pas : elle débutera par les mots de Matthieu que je vous ai confiés.
- Dans ce cas...
- ... vous montez sans plus bavarder. Premier étage. La porte en face du palier. À tout à l'heure, Monsieur Ducat, et dépêchons-nous : on ne fait pas attendre un prince.
Le chapeau à la main, Ducat monta prestement les escaliers. Parvenu au fameux palier, il s'éclaircit la gorge, rajusta son baudrier noir, vérifia l'attache de son manteau rouge ainsi que la propreté de ses bottes et il frappa quatre coups longs à la porte.
- Qui se fait entendre ainsi ? interrogea une voix masculine.
- L'émissaire de Matthieu, répondit Ducat.
- Bon. Et qu'a-t-il dit, ce brave Matthieu ?
- Il a demandé : « cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des chardons ? »
- Parfait. Pour ces mots sagaces, vous êtes un ami du royaume et un ennemi du diable rouge. Entrez sans crainte.
Ducat aspira profondément, et cependant qu'il s'apprêtait ainsi à cette formidable entrevue, il crut entendre un petit rire de femme.
- Ce doit être l'émotion, pensa-t-il.
Il ouvrit la porte et ce qu'il vit lui fit comprendre qu'auprès de Gaston d'Orléans, frère du roi Louis XIII, les épines et les chardons constituaient de simples vues de l'esprit.
- Monseigneur... mes respects, fit-il en déglutissant difficilement. Il s'inclina et fit tournoyer son feutre à plusieurs reprises, le temps de se composer une expression de sérénité. La situation était troublante, certes, et des plus inconvenantes : ce prince du sang en débraillé, affalé dans un canapé avec une personne fort dévêtue, voilà qui rendait l'exercice de la majesté des plus hypothétiques. À moins, bien sûr, que ce ne fût le summum de l'hospitalité princière. N'assistait-on pas aux premiers ébats du roi lorsqu'il convolait, au risque, comme avec Louis, que la chose fût compromise ?
- Eh bien, Ducat ! dit le prince, relevons-nous, s'il vous plaît. Nous avons ici une dame impatiente de distinguer les traits du héros dont je lui ai vanté les faits d'armes. Ne la faites point attendre.
- Je vous assure, Monseigneur, rétorqua Ducat en se redressant, je vous assure que je souhaitais simplement rendre grâce à la grâce de Madame, car je suis tout uniment son humble serviteur.
La dame en question était rousse, grande, opulente et, par ses proportions, elle conjuguait apparemment toutes les harmonies du Nombre d'Or. Elle considéra le visiteur du haut en bas en souriant de cet air mutin qui signifie : « Monsieur, je suis confuse, je vous l'assure, mais comme vous l'êtes tout autant que moi, cessons de l'être et voyant comme je vous observe, regardez-moi. »
- Mademoiselle Iris vous est reconnaissante de votre aimable discours, déclara Monsieur. Pour autant, j'imagine que vous n'êtes pas venu jusqu'ici pour tourner le madrigal.
- Monseigneur est bien avisé. C'est la fidélité à ce que vous savez...
- Parlez librement, mon bon Ducat. Je vous autorise à vous asseoir... tenez, là : sur cette chaise.
« Foutrecorne ! s'exclama intérieurement le visiteur, voilà une expérience qui ne t'arrivera plus souvent, mon cher Guillaume. Causer politique à l'entr'acte princier, c'est un moment d'exception qu'il faut avoir vécu. »
Ducat se dirigea lentement vers la chaise. Il en profita pour considérer l'appartement secret où il venait de faire si bizarrement la connaissance de Monsieur. Comme partout dans cette vieille forteresse carrée dont le donjon était ruiné, la pierre dominait les autres matériaux, mais dans cette pièce haute subsistait un plafond à caissons ainsi que des murs décorés de motifs légers, animaux, fruits, fleurs et instruments de musique. Un feu ronronnait dans la bouche immense d'une cheminée sculptée surmontée de deux écus représentant un serpent et un léopard. Des coussins de prix jonchaient les dalles, de même que de menues pièces de vêtements qui ramenaient inévitablement le regard au canapé où Monsieur s'efforçait de reprendre une pose plus princière et la délicieuse Mademoiselle Iris un air plus solennel.
- Ce vin de Bourgogne régalera vos sens, reprit Monsieur. Il désigna du regard les trois bouteilles, dont l'une était ouverte, et les quelques verres posés sur la table basse.
- Dans un premier temps, Monseigneur, je me contenterai du plaisir et de l'honneur de votre royal accueil.
À ces mots quelque peu surfaits, Monsieur ne put s'empêcher de se rengorger et Mademoiselle Iris parut lever les yeux au ciel.
- Ducat, dit le prince, que pensez-vous de l'endroit où je vous reçois ?
- On pense entrer chez Héraklès. On découvre l'Olympe à la tendre Antyope.
À son tour, Mademoiselle Iris exhala un soupir d'aise, avec ce joli mouvement qui fait pointer en même temps la bouche et les seins.
- Et au-delà de ces considérations ? interrogea Monsieur d'un ton plus sec.
- « Au-delà » est le terme qui convient, Monseigneur, car on imagine mal que cet au-delà se trouve aussi proche du commun des mortels !
- C'est bien mon avis, Ducat : au tigre, il faut une sûre tanière.
- Dont vous sortirez bientôt, Monseigneur, pour chasser les hyènes. C'est évident.
- Ducat, après vos exploits, j'ai décidé de vous faire confiance. Non, non : restez assis. J'ai horreur de me perdre en de vaines étiquettes.
- Assurément, Monseigneur, je...
- Ducat, vous avez accompli un travail remarquable. Je veux vous confier la suite. Demain matin, vous partez pour Paris. Vous y rencontrerez un fidèle parmi les fidèles.
- À vos ordres. A quoi le reconnaîtrai-je ?
- À la tulipe qu'il arborera lorsqu'il viendra vous voir au Havre de Grâce, auberge que vous connaissez, je crois.
- Monseigneur est bien informé - sous la seule réserve qu'il s'agit d'une hostellerie. Et quelle sera ma mission ?
- Vous écouterez ce que notre fidèle ami - qui se présentera sous le beau nom de Monsieur Florin - ce que notre ami, dis-je, aura à vous dire des événements de la Cour.
- Bigre. Monseigneur pressent-il des changements ?
- Des renversements. Si ce que je crois se produit, le fagotin en rouge est menacé par Madame ma mère.
- Ce qui ménage notre affaire, n'est-ce pas, Monseigneur ?
- Probablement. Mais elle n'est pas acquise et, comme je le connais, Louis en profiterait pour échanger cette disgrâce contre des avantages nouveaux.
- Ce que nous ne voulons en aucune manière ! Voilà pourquoi ma mission ne sera pas de seule information. Ai-je bien dit, Monseigneur ?
- Bravo ! Si je réussis, Ducat, je ferai de vous quelqu'un de la police ou de la diplomatie. Vos déductions rapides et franches me plaisent. Effectivement, vous vous informerez sur une certaine arme de Nouvelle-France.
- Palsambleu, Monseigneur ! vous me confondez. Quelle arme ? Et pourquoi de Nouvelle-France ?
- C'est ce que vous dira mon homme à la tulipe. Cette fleur, je vous le dis, pourrait faire votre bonheur et le mien.
- Monseigneur, j'en saisis l'augure.
- Puisque nous avons dit l'essentiel, voulez-vous que l'augure se transforme en pure félicité ? demanda le prince qui se leva et caressa au passage la coiffure rousse à serpentaux de Mademoiselle Iris.
- Monseigneur s'exprime par énigmes. («Quoi encore ! pensa Carnoit. Ce prince des faunes se promène avec le flûteau dressé comme un lupin sous la brise, et il me parle de félicité ! Enfin … j'en ai vu de pires. Faisons l'aimable et voyons la suite.»)
- Je vous ai parlé de tulipe, Ducat ! Chère et adorable Iris, vous l'avez également entendu, n'est-ce pas ?
- Ah ! Monseigneur a toujours raison, surtout de moi ! s'esclaffa la jeune femme.
- Vous voyez ? dit Monsieur. Je vous assure que nous avons parlé de tulipe.
- De tulipe, oui, Monseigneur. C'est un fait, mais vous vous êtes montré aussi agréable que la situation vous le permettait. Souffrez donc qu'après m'avoir donné l'explication indigne de mon cerveau besogneux, je me retire ...
- Et fier, avec ça ! s'exclama Monsieur. C'est une pure merveille que cet homme-là. Ducat, je vous intime l'ordre de faire appel à vos souvenirs.
- Je veux bien, Monseigneur, répondit le visiteur en se triturant la moustache. Soit : me voici prêt, pareil à une armée de défricheurs du passé.
- À la bonne heure. Vous souvenez-vous de l'ombre charmante croisée à Saint-Jacques du Haut Pas ?
« Si je m'en souviens ! songea Ducat. De même que le printemps ne saurait se passer du soleil, de même un Carnoit ne pourrait oublier un tel instant. »
- Eh bien ? demanda le prince en s'appuyant distraitement à la cheminée, sous l'œil pétillant d'Iris.
- Eh bien, sans doute.
- Il dit « sans doute », alors qu'il n'y en a aucun ! Monsieur Ducat, j'affirme hautement qu'à Paris, après votre première entrevue avec un agent de ma Maison, vous avez souri à une certaine dame qui vous a rendu son sourire et laissé choir une tulipe par la porte de son carrosse.
- Vous savez cette chose ?
- Parbleu, il fallait bien que je me renseigne un peu. Mais je n'ai point terminé. Donc, vous avez ramassé cette fleur fort prisée des Hollandais et en dépit de la vitesse que prenait la voiture, vous avez couru après elle et obligé le postillon à faire halte. Puis, vous avez demandé la dame, et vous lui avez rendu la plante en comparant, si je ne m'abuse, sa forme évasée avec quelque autre tenant de Vénus Astarté, ce qui était téméraire. La dame n'a rien répondu, mais étant d'humeur légère, elle a beaucoup ri, et fouette cocher ! Vous vous êtes retrouvé au sol, fort confus et seul avec votre désir.
- Monseigneur, si votre félicité consiste à me rappeler ce souvenir, je vous dis...
- Je vous dis, moi, que c'est d'un homme du monde.
Monsieur ricana, pivota vers un panneau coulissant, et il frappa dans ses mains par deux fois. Le mur s'ouvrit et une splendide jeune femme blonde fit son entrée. Elle était vêtue d'une robe à l'antique, blanche et aérienne, qui rappelait celle des antiques Égyptiennes.
(…)
Troisième extrait :
un alchimiste au cœur de la Nouvelle-France, en compagnie d’Indiens Hurons…
(…)
Un matin d'avril, alors que le soleil venait à peine de se lever, la haute silhouette de Domagaya s'encadra dans la porte de la cabane.
- Hiarascova, dit simplement l'Indien, ce qui signifiait : « nous partons, toi et moi. »
- Pardieu ! te voilà bien pressé, et nous n'allons pas abandonner Fernand aux hanches des femmes d'ici. Il en mourrait d'épuisement, l'infortuné bonhomme.
- Que Frère-Lune Fernand se trempe le fondement dans la rivière glacée.
- Mon frère, insista Michel, il se rattrape d'une femme qui se refusait à lui et qui le faisait cocu avec la moitié du monde. Comprends-tu cela, mon frère ?
- Non. Quand la marmite est mauvaise, on en change. Cependant, puisque tel est ton souhait, que Frère-Lune Fernand nous accompagne, ainsi qu'Asonntena le Loup, mais là où nous allons, Frère des Sages, il faut des braves et des sages et non de petites filles qui marchent sur leur langue.
- Notre résolution étant fixée, dit Le Neuf imperturbable, te plairait-il, mon ami, de me dire ce qui te trouve si matin ?
- Je sais où se trouve Karonhio.
Aux premiers rayons, ils étaient partis, et les guerriers avaient chanté, et les femmes avaient pleuré, et les enfants avaient ri, et même les petites filles.
À présent, après plusieurs jours et plusieurs nuits de voyage, le cornet à fumer éteint, ils attendaient Asonntena accompagné de Karonhio. Comme il fallait continuer à tromper l'attente, chacun poursuivait ses réflexions. Aussi, les prédictions du sagamo remontaient-elles à la mémoire de Le Neuf.
- La puissance est dans son cœur, et aussi les pierres que tu appelles rubis et la poudre que tu nommes or. Le royaume est dans son esprit, et de même les objets que tu espères. Frère Karonhio est mon cousin. Toi, tu es son frère.
- Je ne demande qu'à te croire, vénérable sagamo, mais de chaque chose, il sort maintes vérités. Pourquoi serait-elle ce que je cherche ?
- Parce que mes oreilles ont entendu les paroles de Karonhio et qu'elles sont semblables à ta pensée, comme le chant du geai ressemble au chant du geai et la course de la nuée à la course de la nuée.
- Cependant, as-tu vu ce que je cherche ?
- Le sage sait et ne partage son savoir qu'avec un autre sage. Moi, je ne suis qu'un guerrier. J'ai dit, mon frère.
- Monsieur, s'il vous plaît, fit une voix qui dissipa le songe de Le Neuf.
- Monsieur, reprit Fernand en se massant le ventre et en soulevant la toque de loutre qui ornait son chef passablement dégarni, j'irais bien à la chasse, moi, car je sens qu'avant un long moment, j'aurai grand-faim. L'élan abonde et j'y ai encore pensé la nuit passée. Mh, la chair grillée de cet animal, Monsieur ! le tout revenu dans quelques herbes du généreux Domagaya ... par tous les Saints, quel délice !
- Si Frère-Lune Fernand a rêvé d'élan, fit Domagaya, le bonheur sera sur nous. Voilà ce que dit mon peuple, voilà ce qui est.
- Je ne prendrai pas le risque d'en douter, répliqua Fernand.
- Et Frère-Lune Fernand aura raison, puisque l'ohtara de mon clan est le rocher, solide et sûr de lui.
- Eh ! Ce qui tombe sous le sens.
- Halte ! Que Frère-Lune Fernand fasse silence, dit brusquement l'Indien en se jetant à terre. Il colla son oreille au sol.
- Arego, murmura-t-il.
- Que chante notre Sauvage ? souffla Fernand en direction de Le Neuf.
- Domagaya dit : « il fait la guerre », répliqua l'alchimiste. Ce qui signifie que, quelque part, non loin d'ici, un homme se bat.
- Plusieurs hommes, Frère des Sages, fit l'Indien en se relevant, le visage tendu comme pour aspirer chaque bouffée d'air. Le feu monte à l'assaut du ciel ! Des jambes rapides viennent dans notre direction !
Trop tard pour tenter de dissimuler toute trace de passage : les trois hommes décidèrent de se mettre à l'abri de la futaie et de grimper tout en haut d'un sapin bien abrité. De là, on pouvait tirer aisément et, avec un peu de chance, échapper aux agresseurs éventuels. Mais l'avantage de la position n'était pas le seul objet de l'intérêt de l'Indien et des deux Français. Au pied des collines lointaines, un incendie se propageait et de lourdes fumées léchaient les massifs de sapins.
- Les escobars, dit le Huron avec une moue dédaigneuse, les escobars, répéta-t-il en appuyant sur chaque syllabe comme si chacune d'elle était signe de malheur, puisque escobar est le nom que donnent les hommes blancs aux vulgaires putois à deux pattes. Fichus animaux voleurs ! Depuis une demi-lune, je les sens dans l'air de la forêt. Quel dommage que Domagaya n'ait pas couru en avant de ses frères. Les secrets de Karonhio seraient mieux défendus.
- Ne te reproche rien, frère et compagnon fidèle, répondit Le Neuf. Nous avons pris cette décision ensemble et je ne vois pas ce que tu aurais pu entreprendre seul.
- De plus, ajouta Fernand, il n'est pas dit que notre homme se trouve au beau milieu des flammes !
- Voici le Loup, fit l'Indien en tendant le cou dans la direction de l'incendie.
- Je le distingue, murmura Michel après un long moment de silence. Il est accompagné d'un jeune homme.
- C'est le fils d'un homme puissant, fit Domagaya avec une nuance de respect qui n'échappa pas à Le Neuf.
- À quoi vois-tu ça, mon frère ? demanda-t-il.
- Le Frère des Sages devrait le savoir ! Regarde-le avec des yeux ouverts. Ce fils porte la robe de lune et les signes de la puissance.
- Tu as raison, Domagaya. Je suis un esprit léger. Je n'avais point considéré la tortue dessinée sur le front, les crânes représentés sur les joues, et les motifs de son vêtement. Comment ai-je pu ne pas les voir !
- La Plante-Qui-Dit s'évapore lentement, pareille au feu du village après la fête.
- D'accord, mon frère, ricana Michel, tu es bien bon avec un distrait.
Le Neuf se tut et détailla le jeune homme qui courait puissamment en dépit de sa cape de peau de cerf. Les Hurons comme les Iroquois et les Algonquins vivaient sans excès vestimentaires. Un bref pagne de peau, dit brayet, une courte tunique, des mocassins : ainsi se composait l'essentiel, pour ne pas dire la totalité de l'habillement amérindien. En hiver, on rajoutait une robe, des mitaines et, en cas de gel insupportable, quelques peaux d'animaux à poils longs. C'était tout. Dès lors, la robe multicolore, travaillée de motifs compliqués, les cheveux longs tressés artistement et piquetés de bijoux, les tatouages, les colliers, les bracelets, bref toute cette sophistication ésotérique, signifiait une chose : « voilà un être différent » et suggérait une question immédiate : « qui est-il ? Me conduira-t-il à ce que je cherche ? »
- Nous pouvons descendre, dit Domagaya.
En effet, Asonntena le Loup approchait. À présent, il marchait et s'adressait avec chaleur au curieux jeune homme qui l'écoutait avec attention.
Domagaya siffla trois notes singulières. Ensuite, il entreprit de descendre rapidement. Michel le suivit sans trop de difficultés, ce qui ne fut pas le cas de Fernand, lequel tombait et se relevait, tout en jetant des imprécations à damner un saint. Pendant qu'il souffrait en faisant beaucoup de bruit, les trois hommes s'étaient déjà présentés. Lorsqu'enfin, il mit pied sur le sol plane avec un bruit de soufflet à feu, une sorte de petite conférence accroupie avait déjà commencé.
- Fils du puissant Karonhio, dit Le Neuf, si j'ai bien compris, ton père nous attend à un endroit connu de lui seul.
- C'est la vérité, Frère des Sages ! fit le jeune homme avec une tranquille assurance. Et par cette vérité, je veux clamer que les crocs d'Asonntena - respecté soit son nom dans les forêts - ont mordu et tué de nombreux agresseurs. Gloire à lui encore ! car il a réussi à convaincre mon père de quitter notre village pour une grotte inconnue de l'ennemi et des hommes. Sa vie et ses secrets y sont protégés par les esprits des rochers. Il nous y attend.
- Vénérés soient les rochers, déclara avec force Domagaya qui s'était relevé pour se frapper la poitrine de la main droite.
- Il est temps de rejoindre Karonhio, ajouta-t-il en brandissant son tomahawk. Conduis-nous, même si nous ne connaissons pas ton nom et ton ohtara.
- Je m'appelle Karakwinio et mon ohtara est une pierre d'eau.
- Rocher et pierre sont issus du même ventre, répondit Domagaya en souriant, mouvement si rare que Michel eut l'impression de découvrir un autre homme.
- Je serai fier d'accompagner mon frère, ajouta le Huron. J'ai dit. Maintenant, partons.
« Je ne m'y habituerai jamais ! se dit Le Neuf. On croit qu'ils philosophent à perte de temps, et puis hop ! soudain, les voici qui se lèvent comme la malepeste sur le monde pour courir des heures sans s'arrêter. »
Notre Français avait raison : une course éperdue s'engagea, en dépit des ahanements de Fernand qui menaçait de défuncter héroïquement à chaque foulée. Après un long moment, la compagnie fit halte au cœur de la forêt. Le bonhomme s'appuya contre le fût d'un immense sapin en exhalant ce qui ressemblait fort à des râles. Puis, pareil à Hector succombant, il inclina la tête et ploya les genoux.
- Que Frère-Lune Fernand reste sur ses pieds, fit sèchement Assontena en le retenant : sinon, il ne se relèvera pas.
- Oh, l'animal, oh, la verrue ! grommela Fernand Soleil tout en s'efforçant de résister à la torpeur qui l'envahissait. Foutre noir, Monsieur ! dit-il à Le Neuf qui s'était rapproché de lui avec un petit flacon, je dois être halluciné pour vous avoir suivi. Et puis... (par quelques mimiques éloquentes, il fit signe à son maître de s'approcher encore) et puis, dit-il à voix basse, vous ne trouvez pas curieux que ce Sauvage qui ressemble beaucoup à une Bohémienne, s'exprime aussi bien dans la langue du bon roi François ?
- Tu as raison, Fernand, souffla Michel : c'est curieux. Mais il y a plus, mon cher ! …
- «Mon cher», voilà une pointe pour les surprises, Monsieur, ou alors je ne vous connais plus.
- Tu me connais fort bien, même, c'est pourquoi je t'emploie, murmura Le Neuf.
- Allons, Monsieur, étonnez cet âne de Fernand et puis, laissez-le se noyer dans sa flaque de sueur.
- Ce que tu perdras en poids, tu le gagneras en vélocité. Mais soit : voici ma surprise, comme tu dis. As-tu observé les traits de ce jeune homme ?
- Derrière un voile humide, mais si fait ! il ne s'apparente pas trop à un Sauvage. D'ailleurs, je vous l'ai dit : il ressemble plutôt à une diseuse de bonne aventure.
- Tu es un railleur, Fernand, mais je te donne raison sur l'essentiel.
Le visage de Fernand s'illumina.
- Oh, Monsieur, j'y suis ! Les sorciers blancs ! Jardi ! Ce serait le plus beau coup de dé de votre carrière... mouais : en espérant que les escobars n'aient pas filé avec la table à jouer.
- Remarquable métaphore. Bois modérément de ceci et tu te porteras aussi bien que tes observations. (Le Neuf tendit son flacon au serviteur qui s'en empara goulûment.)
- J'ai dit : « avec modération » fit Michel en lui retirant la petite bouteille des mains. C'est un élixir de mélisse et de gentiane, pas de l'eau.
- Mélasse ou gentille, je m'en fiche, dit Fernand : je revis, Dieu du ciel. Je revis !
- Frère-Lune Fernand a-t-il mangé la chair du fauve ? interrogea Domagaya. Sans attendre la réponse qu'il connaissait fort bien, il donna le signe du départ.
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Entre le jour qui se couche sur l'Ouest et la nuit qui monte de l'Orient, à l'instant où les étoiles s'allument dans les éthers, la nature observe de curieux silences intermittents. C'est l'heure des bruissements des petits animaux qui renaissent à la vie et de ceux qui vont se terrer, des branches frissonnantes et des sautes de vent. Sur les rochers qui s'empilent comme des pierres levées par des titans, les touffes de mousse semblent métamorphosées en groupes de hérissons figés, pelotonnés les uns contre les autres dans l'attente des ténèbres. Au loin, sous les collines, de petites maisons brûlent et les flammes silencieuses défient le ciel de plomb rougeoyant. Où sont les hommes qui ont allumé cet enfer ? Où vont les pas des propagateurs de destruction? Ils ont disparu, engloutis peut-être par la bouche d'une puissante divinité indienne, ou alors, et c'est le plus probable, partagent-ils leur butin avec avidité. Repus de saccages, ils n'ont pas encore pris le chemin de la forêt où cinq hommes se faufilent sans bruit entre les sapins devenus sentinelles noires. Rapides et souples, les cinq parviennent au pied des rochers pointus, immense barrière d'éboulements où seule la vie végétale paraît avoir droit de cité.
- Peste de peste ! murmure Fernand, en essuyant la sueur d'un revers de la main, si quelqu'un songe à grimper là-dessus, je lui dis à la franche marguerite : « au revoir, allez-y sans moi. »
- Adieu, Frère-Lune, fait Domagaya à voix basse.
Là-dessus, l'Indien saute prestement sur la première levée. En quelques enjambées, le voici au-dessus d'une sorte de promontoire dentelé à crocs. Il fait un pas en avant et disparaît comme un fantôme.
- On voit que le rocher est l'ohtara de mon Frère Huron, remarque Assontena. Suis-moi, Frère-Lune Fernand, et je guiderai tes pas.
- Allons ! foin de pleurnichades ! fait Michel Le Neuf en poussant son serviteur. Et taisons-nous, s'il vous plaît, car qui méprise le roc méprise Domagaya lui-même. Compris ?
- Le Frère des Sages a parlé comme le chamane dans la tente qui tremble, approuve Asonntena.
À son tour, il grimpe sur la pierre et sans manière, il tire Fernand par le bras. Lorsque celui-ci glisse, il lui agrippe le col ou la hanche. Le Neuf suit lentement mais sans heurts, avec le jeune Karakwinio sur les talons.
(…)