Premier extrait
Plus de douze siècles avant ce site :
Jazîr le Sage prend le chemin de Séville…
(…) Tout a commencé lorsqu’en l’an huit cent quarante-quatre de votre ère, le Très Haut et Très Puissant Abd-al-Rahmân, émir de Cordoue, me manda en sa résidence d’Isbîliyya (votre Séville) pour l’aider à résoudre un épineux problème, car en ce temps-là, mon esprit habitait l’enveloppe terrestre du très vénéré Jazîr al Dahri, disciple de Khalil ibn Jazid et bien-aimé Gardien de la Table d’Emeraude.
« Sage Jazîr, disait-il en substance dans le codex qu’il m’adressait, on me dit qu’il est en ton pouvoir de sonder le cœur des jeunes filles, et d’avancer prestement sur la route de la clairvoyance sans jamais te fourvoyer en des chemins ombreux.
Ne te tiens pas à l’écart pour le devoir de modestie que se doivent ceux qui combattent et triomphent. Viens à moi et que les mille parfums de ma gratitude soient épandus sur ta tête pour longtemps comme pétales du jardin d’Allah, loué soit son nom. »
Voilà comme on savait écrire à l’époque. Je compris aussitôt que la cadette de ses filles, Farida, la seule qui ne fût pas encore mariée, n’était pas heureuse et que, loin d’agir en despote comme il eût pu en prendre le chemin, l’émir de Cordoue voulait le conseil d’un sujet dont les humbles pouvoirs avaient déjà guéri le corps ou l’âme.
Le lendemain matin, je pris le chemin de Séville, en ayant soin de me faire escorter par un grand équipage, car il est dit depuis toujours dans l’esprit du populaire que nul homme d’importance ne saurait se déplacer seul. Je veillai donc à remplir mes sacs de mille et un objets hétéroclites, entre autres cornues, automate à feu en pièces détachées, nécessaire d’écriture et de calligraphie, talismans, herbes, instruments d’observation du ciel et divers outils d’expérience, dont trois superbes miroirs. Le premier m’avait été donné par un barbare d’origine wisigothique pour l’avoir débarrassé de vingt ans de douleurs et de vertiges viscéraux ; le deuxième venait en droite ligne de l’ancienne Egypte ; et le troisième était de ma propre composition alchimique. Je logeai mes sept chats, Jamal, Chems, Kouwa, Oufouq, Baht, Faïlassouf et Tanasouk dans de confortables petits appartements subtilement aérés et nantis de friandises. Ensuite, je fis placer le tout sur quatre chameaux, et entourer ce caravansérail par une escouade de soldats que le seul nom de l’émir suffisait à ployer comme des roseaux sous la tempête.
Mon arrivée à Séville ne passa donc pas totalement inaperçue, même si je fus rapidement happé par le tohu-bohu qui animait cette ville comme le battement désordonné d’un cœur soumis aux cent émotions du commerce, des plaisirs, des gourmandises et des courses dans les rues étroites. En conséquence, je fis se retourner quelques marchands qui marmonnèrent qu’il y avait là un riche provincial en quête de reconnaissance. J’en fus quelque peu vexé, mais je n’eus pas le temps de remâcher longtemps mes humeurs, car je vins à passer devant la première mosquée, frissonnant de bonheur devant ce que je pressentais comme un chef d’œuvre millénaire. Puis, je fus accueilli par la garde et conduit en mes appartements.
En mes voyages d’études, j’avais déjà vu les fulgurances pharaoniques, les splendeurs grecques et les grandeurs romaines. J’avais touché le Dôme du Rocher, approché les sphinx d’Eternité, connu les ciels d’argent de l’Afrique, les prairies cuivrées de l’Orient, les fleuves de cristal de l’Europe, les confins de l’Hyperborée. Cependant, les magnificences de la résidence de l’émir me rappelaient invinciblement les paroles de la sourate de paradis : « Et il y aura des jardins ombragés dans lesquels jaillissent deux sources. Ces deux jardins contiennent des fruits, des palmiers, des grenadiers. » De jardins, il y en avait dix fois plus ; de fruits, d’arbres et de fleurs, plus encore ; et de sources jaillissantes, placées par l’homme sous les scintillements de l’or et du marbre, je ne pouvais les compter toutes. Aussi, il me fallut deux bonnes journées pour me remettre de ce que j’avais vu, et m’accoutumer aux parfums subtils épandus par les couloirs, aux chatoiements des vêtements, aux langueurs des ibis qui fixaient, immobiles, les plans d’eau, pareils à des méditants. Je subis l’envoûtement des frises calligraphiques, la douceur hypnotique des patios, le vertige des coupoles. Et lorsque je parvins enfin à assimiler les dentelures, les mosaïques, les tapis et les gemmes, alors, alors seulement, je fus convié auprès de l’émir, esthète exquis qui savait attendre l’apaisement de l’admiration pour garder la raison seule en partage.
Je fus admis non pas comme un invité, mais comme un convive ; traité en conseiller et non en sujet ; choyé, comblé de délicatesses et non pressé de questions. Abd-al-Rahmân au regard de feu s’entretint de plusieurs sujets légers comme les détails de ma vie provinciale, l’état de mes recherches, la santé de chacun de mes sept chats et la description de mon contentement en son domaine. Lorsqu’il en eut terminé de ces paroles aériennes, il ne m’interrogea que deux fois :
- Sage Jazîr, une jeune fille honorable peut-elle vivre sans aimer ?
- Noble et puissant émir, si une jeune femme n’aime point, et d’autant lorsqu’elle est fille de roi, c’est que nul n’aura su prétendre à son cœur, lequel est trop haut pour les esprits vulgaires et trop beau pour les âmes imparfaites. Comme il est dit en toute sagesse que la première des causes réside à la fois en la cause logique et en la cause en soi, il ne faut pas chercher plus loin ce qui dessèche un esprit élevé. Pour un tempérament aussi subtil, l’amour est comme l’existence même : un en soi. Et le un en soi, noble et puissant émir, ne saurait être conçu en partie ou comme partie : on vit ou l’on ne vit pas, on aime ou l’on n’aime pas. Il n’y a jamais de demi-mesure : un cœur élevé exige le sentiment total. Le reste l’indiffère.
- Très bien, Jazîr, tu flattes le père et le philosophe, mais que je sache, ce cœur, tu ne l’as jamais rencontré ! Dès lors, comment peux-tu être certain de ce que tu avances ?
- Là-dessus, sage émir, le Livre ne dit-il pas ceci – je cite de mémoire : ‘qui est réellement clairvoyant le sera pour soi-même, qui est définitivement aveugle le sera à son détriment ?’ Noble et puissante Lumière de Cordoue, sache que j’ai connu l’huile bouillante des indifférences féminines, et que j’ai guéri mes blessures par l’observation de mes propres manquements. Dans mes chairs ont passé les plombs fondus du mépris et de la froideur de l’être aimé, et j’ai recomposé ma chair par le perfectionnement de l’esprit. De sorte que je suis certain, aujourd’hui, des mouvements de cette subtile mécanique qu’on appelle l’esprit féminin. J’ai appris à y voir clairement, comme dans ce jour permanent du lointain hiver septentrional.
- Puisqu’il en est ainsi, Sage Jazîr, tu veilleras vertueusement sur ma fille jusqu’à ce que la juste appréciation des félicités de l’amour éveille sa curiosité. Va, et repose-toi, et exige tout ce que bon te semblera, car ma main bienveillante est sur toi. Demain, tu enseigneras Farida, le miel de mes jours.
C’est ainsi que mon destin se noua. Je pressentis bien que cet épisode allait changer ma vie, mais j’ignorais que, sous peu, je serais précipité dans un véritable cataclysme. En dépit de mes presciences de gardien de la Table d’Emeraude et de triturateur de matières, j’ignorais que ma nature même serait appelée à la plus radicale, à la plus bizarre des métamorphoses.
(…)
Deuxième extrait
Il y a plus de soixante ans d’ici :
Cabourg sous l’occupation…
(…) La ville chère à Proust dort comme la Belle au Bois Dormant dans son cercueil de verre à clous sablés. Adieu, madeleines et verres de thé parfumé, crinolines des filles tendres et moustaches en roues de vélo sous les chapeaux de paille des jeunes Messieurs mélancoliques. Pas de temps non plus pour les phrases à rallonge qui font de Balbec une histoire stylée fleurant le sucre et le parfum rare. En guise de romantiques bonbonnières, l’occupant a installé trois bordels, le Casino est celui de la bonne fortune nazie et le Grand Hôtel accueille exclusivement la clientèle très particulière du Grand Reich de Mille Ans. De l’avenue de la Mer aux confins de la Dives, la petite cité tourne au vert-de-gris et ça s’agite de partout. On s’apprête à construire des défenses et des murs, à couler du béton, à poser sur le sable des tétraèdres compliqués, des pointes, des croisillons, des piques. La promenade sur la digue est encore autorisée, mais avec les Allemands qui occupent progressivement plusieurs villas de bord de mer et les bruits qui courent, chacun a compris que les plaisirs très relatifs de la plage ne vont plus durer longtemps. La villégiature à venir est celle des unités de défense côtière, les embouteillages à prévoir, ceux des camions-bennes et des transports de canons, des mitrailleuses, des tubes et des blocs d’acier. Sur l’eau, peu de pêcheurs, mais le filet de la Kriegsmarine.
Vers Merville, et plus loin, Ouistreham, des fumées commencent à monter au ciel, des échafaudages, des chantiers rougeoyants ; en direction de Houlgate, du Mont Canisy et des Vaches noires, des fourmis bottées étudient la réalisation d’ouvrages dantesques. Au milieu de cette agitation, les maisons de Cabourg semblent des bouchées de meringue posées dans le sirop vert foncé. Et pourtant, c’est dans ce tohu-bohu, au cœur même du dispositif cyclopéen qui se met en place, que Désirée, pardon : Gentiane, habite une jolie petite maison 1920 à toit d’ardoises pointu, murs blancs appareillés de briques colorées, frises bleues à dessins Art Nouveau en dorures, joyeux chèvrefeuille, porche à deux colonnes et jardinet tressé de roses. La baronne Gentiane de Vanves-Lacourt, veuve inconsolable de son baron de mari, vit à côté d’une autre villa, réquisitionnée par l’ennemi. Juste à côté !
« La meilleure planque, prétend Lepas : c’est au milieu d’une foule qu’on a le moins de chances de se faire remarquer, c’est à côté du Schleu qu’on a le plus de chance d’échapper à une vilaine surprise de Schleu. » Surtout quand on se salue avec cérémonie de part et d’autre du muret, claquement de bottes contre chapeau à fleurs artistement soulevé d’un air impérial. Fausse civilité, vrai jeu de dupes. Celui-ci se transforme en émotion lorsqu’en pleine après-midi, on retrouve sa sœur en de pareilles circonstances.
« Emotion » ? Quel truisme ! Tremblement de tête, larmes et fête, et les souvenirs qui se pressent dans les cendres chaudes de ce cataclysme de sentiments. Papa et maman ont été emmenés à Drancy, mais il n’y a pas eu moyen de prendre contact avec eux, et ils sont partis dans un train en direction de l’Allemagne.
« On ne les reverra jamais » pleure Déborah.
« Mais si… mais si .. » Désirée peut à peine parler, elle peut à peine prononcer ce mensonge, car elle se doute que, et l’on dit à voix basse que…
Quelle catastrophe : Walther le jure : il aurait été prêt à jouer le rôle du Gestapiste de service, ou du S.S. Avec son physique et son Allemand maternel, il aurait pu usurper l’identité de son jumeau, arrivé lui, c’est officiel, dans les fourgons noirs à tête de mort, depuis quelques semaines. Mais si contrefaire un ordre de marche est chose relativement simple quand on possède des faussaires dans le réseau, imiter parfaitement les lourds mécanismes de l’administration en est une autre. Drancy est aux ordres de la collaboration française. Il faut donc un motif très particulier pour pénétrer dans la cité aux mille pleurs, demander à emmener le couple Cahen, et repartir sans anicroche. Cela, on l’a vu ultérieurement dans les films et les romans, mais dans la vie, la vraie, celle qui fait mal et qui vous met régulièrement des bâtons dans les roues, c’est très difficile. Il faut du temps pour s’informer sans se faire repérer, se procurer un uniforme S.S. à la bonne taille, piquer une bagnole de l’armée allemande, établir tous les papiers, cachets, tampons et autres scénarii, au cas où le planton de service aurait des soupçons. Très difficile, vous dis-je. Et entre temps, les trains sans retour ont saisi leur content de déportés, et dans le sifflement d’une locomotive crachant sa fumée grise annonciatrice, ils emportent ceux que vous avez aimés, et dont vous ne pouviez imaginer qu’un jour d’été vous seriez séparé.
- Pauvre Papa qui refusait que nous portions l’étoile, murmure Déborah dans l’ombre de la haute cheminée, le regard inquiet passant à travers la fenêtre à carrés et le fin rideau blanc.
- Ca ne lui a servi à rien. A rien !
- Au moins, répond Désirée, il a gardé sa dignité jusqu’au bout, et d’une certaine manière, en refusant de vous faire porter l’étoile, il t’a sauvée, ma petite Debbie. Nous ne nous entendions pas très bien, c’est vrai, nous ne nous parlions plus, mais il a toujours été un type plein de fierté.
- …
Pauvre Papa, pauvre Maman. Déborah dort mal, les cauchemars la jettent dans un hurlement sauvage à l’autre bout de son lit, la vie est une prison, et Walther est reparti. Sans lui, elle se sent incomplète, vide. Des semaines, des mois ainsi, avec l’ennemi sur les flancs, des visites de courtoisie pleines de « ach », de « jaaa », de « wunderschön », de regards brillants sur sa taille et le mouvement deviné de ses fesses sous la robe légère, et de fausses promenades pour prendre des notes sur les dispositifs militaires et les transmettre à Jacques et son vélo qui grince.
Au cœur de la fournaise, cela s’appelle pourtant avoir de la chance, échapper par miracle ou encore, tirer le diable par la queue. Le temps s’écoule comme une marée morne, un an, deux ans, le bruit du sac et du ressac dans les oreilles avec celui, lugubre, des mouettes, des dénonciations et des chuchotements sur ce qui se passe en Afrique, sur le Front de l’Est ou dans la zone Sud, envahie à son tour. La côte s’est transformée en un camp retranché, les asperges de Rommel ont poussé sur la plage et de partout, les blockhaus ont jailli. Les nazis ont ouvert les vannes de la Divette et l’eau a envahi les marais, les moustiques suivent. Temps de famine et d’expédients, de marché noirs et de petites cultures dans les jardins. L’écume des jours se pose sur le rivage et dans sa mousse sale, elle porte la date du huit décembre mille neuf cent quarante trois, dix heures trente-neuf du matin. Je le sais : je l’ai vue sur l’horloge, et de cette époque, j’ai tout retenu, récits, conversations, mouvements. Je me souviens du huit décembre comme si nous y étions : c’était un jour gris et pisseux à souhait. Un jour idéal pour une arrestation. (…)
Extrait 3
2007 :
dans la voiture qui fonce en direction du Calvados…
(…)
- Il n’y a pas plus chiant que Deauville, déclara Sarah qui avait enlevé ses chaussures et calé ses pieds ravissants sur la boîte à gants. Deauville, ça dégouline de gros fric, de grosse frime et quand tu as fini de te promener autour du port, de te prendre les orteils dans le caillebotis, d’aller jusqu’au bout du phare et de tout dépenser pour trois cocas et demi, tu as droit aux pétasses du Casino et aux boîtes chébran à la rien à voir.
- C’est parce que tu n’as pas le fric que tu dis - ça, hasarda Tricou, les yeux braqués sur ces pieds si parfaits, peints dans la couleur de la carrosserie. C’est joli, tu sais, le Calvados. La marée qui bat le long de la digue de Trouville, j’y resterais bien toute ma vie.
Sarah ne répondit rien. D’ordinaire, quand on la contredisait, elle prenait son ton d’avocat général, mais la dernière phrase prononcée par Tricou lui paraissait si inhabituelle dans sa bouche, si bien enlevée, qu’elle avait déjà oublié tous ses arguments. Une promenade avec lui et un peu de pognon dans les poches, effectivement, ça devait être chouette. Ils iraient boire trois Red Bull et demi dans la taverne située sur la plage, à côté des merdeux, et … stop ! c’était pas possible ! Maintenant, dans son petit fantasme de bourgette, il lui tenait la main. Hé, ho, Sarah, tu deviens folle ou quoi : tu commences à ressembler à une pub pour déodorant.
- De toute façon, on va pas à Deauville : on va à Lisieux, intervint la voix grognon de Pacha, et Lisieux, c’est pas la même chose.
- Dis, Sarah, je suis sûrement con, mais c’est quoi un caillebotis ? demanda Tricou avec un petit sourire contraint.
- Mm. Qu’est-ce que tu me donnes si je te le dis ?
- Tout ce que tu veux, sourit Tricou en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.
- Vraiment. Tout ?
- Ben … oui.
- Arrête de dire « ben » tous les trois mots, répondit Sarah, ça ne te va pas… Si je peux avoir tout ce que je veux… Nous, Princesse Sarah, acceptons de considérer votre demande : un caillebotis, ce sont des rondins de bois liés ensemble et qui forment une sorte de plancher ou de passage qu’on dépose par exemple sur le sable.
- Drôle de nom. Et ça vient de ?
- Quoi : les rondins ou le mot ?
- Le mot.
- Tu me prends pour Maître Capello ?
- Non, Sarah, mais…
-Mais n’essaye pas d’échapper à ta promesse, fit-elle en se rapprochant de lui avec des yeux gourmands.
- Ma promesse.
- Oui. Tu sais : tout ce que je veux.
Si Tricou avait déjà rougi jusqu’aux bulbes capillaires, cette fois, on pouvait craindre pour la teinte même de ses cheveux. Il expira quelque chose comme :
- Et … qu’est-ce que tu veux ?
- Ca.
Alors, Sarah, se disant qu’elle était partie pour une bêtise monumentale mais tant pis, lui colla sa bouche sur la sienne.
« Et voilà, remarquai-je dans mon monde froid : une nouvelle étape est franchie. Le terme se rapproche. »
Pacha, qui avait espéré la chose depuis longtemps, décida de faire celui qui ne voyait rien et de se concentrer sur la route. Cependant, il ne put s’empêcher de ricaner tout bas en espérant, avec sa poésie habituelle, qu’ils n’en viendraient pas à tâter le bigorneau dans sa bagnole. Ils s’embrassaient encore, les deux angoisses, qu’il s’engageait sur l’autoroute de Normandie. La circulation était fluide, il faisait sec. Il avait déjà vécu pis quand son père l’emmenait à Villers-sur-Mer pour la Noël, et qu’il fallait se taper la cérémonie de la promenade sur la falaise des Vaches Noires avant d’aller s’engouffrer trois kilos de barbaque en faisant des risettes à une tablée de grosses femmes hilares et trop parfumées, de types encravatés de fleurs, gominés comme des tartines au beurre, et de fillettes idiotes à nœuds roses qui riaient avec la délicatesse de fourchettes crissant sur une assiette de porcelaine. En plus, neuf fois sur dix, il tombait des câbles pendant tout le trajet, les vitres de la voiture étaient embuées, et lui, on le nantissait d’un sac en plastique pour le cas où, comme d’habitude, il aurait le mal des voyages.
« Plus tard, quand je serai plus là, mon fils, tu penseras à moi, et tu te diras que je n’étais pas qu’un vieux con. »
Pacha serra le volant un peu plus fort. Oui, Papa, tu parlais comme un patriarche de là-bas, mais tu étais un type bien, et tu me manques, tu sais. Tu me manques terriblement, j’aurais du être plus sympa avec toi, parler. Rire. Je sais pas. Faire quelque chose.
« Et si tu fais des conneries, tu répares, Gilbert, tu m’entends ? Les conneries, y a que les crétins qui prétendent ne pas en faire, mais la différence entre les crétins et les sales crétins, c’est que les sales crétins ne pigent rien à leurs erreurs. Alors, tu répares, mon fils, tu répares. »
Tu vois, je fais que ça, Papa. Et si je les sors pas de leur délire, les deux à côté vont finir par s’étouffer, je te jure : ce n’est plus un patin, c’est le championnat du monde de descente en apnée.
Pacha alluma la radio au hasard, et il mit le son à fond.
« Adios amor,
yé m’en vais cé soir,
Car il vaut mieux
né plous sé révoir. »
- Eh ! Merde, Pacha ! T’es dingue ! T’arrête ce truc !
- Ah, vous êtes là vous deux…
D’un mouvement souple, Sarah quitta les bras de Tricou, elle changea rapidement de station, tendit l’oreille et arrêta son choix sur France Musique.
- Tiens, dit-elle : pour te punir. Ca s’appelle « Shéhérazade » et le compositeur Rimsky - Korsakov, et t’écouteras jusqu’au bout, j’aime autant te le dire.
Pacha fit semblant de protester, mais en vérité, il aimait beaucoup ce morceau, et allez savoir pourquoi, il lui semblait parfaitement approprié à la situation. Sarah avait posé la tête sur la poitrine de Tricou, tout rouge et les yeux brillants comme du cristal en fusion.
La Mercedes les suivait toujours. Son conducteur n’était vraiment pas un manche. « Un manche pour aller vers la Manche » pensa encore Pacha. Mais comme il avait honte de ce calembour minable, il préféra concentrer les efforts de sa matière grise sur une conduite intelligente servie par une musique sublime.
(…)