Paul Toussaint, complice derrière la vitre

Nous avions tant travaillé et rêve ensemble, et pourtant, je n’avais plus revu Paul depuis deux ans. Nous avions agité d’un rendez-vous et puis, celui-ci avait été remis sine die. Bêtement, sans doute par l’automatisme cannibale des jours qui passent et des semaines qui glissent sur le savon du calendrier.

Coup de téléphone : « J’ai une triste nouvelle à t’annoncer : Paul est mort. On l’enterre demain. » J’ai tout envoyé balancer et le lendemain, j’étais là pour l’accompagner.

On a inhumé Paul dans un froid glacial. Je suis rentré chez moi très abattu, en me disant que plus jamais je ne le reverrais. Je me reprochais de ne plus l’avoir contacté. J’étais bouleversé.Grossière erreur : depuis, son souvenir me tient régulièrement compagnie. Il ne fait pas tourner les tables, Paul, il ne couche pas les bougies frémissantes – d’ailleurs rien que cette idée l’aurait fait profondément rire.

Non : il m’apparaît à travers une petite photo, derrière la vitre de laquelle il me sourit malicieusement, ainsi que par le truchement des multiples dessins et planches que j’ai gardés de lui.

Paul Toussaint, ce fut un talent si grand qu’il ne trouva pas sa place ici. La modestie l’empêcha de montrer, de se pousser du col, de faire « sa promo ». Promo ne fut d’ailleurs jamais de son vocabulaire, lui qui haïssait les médailles et les honneurs, et qui méprisait ceux qui tentaient de se hisser par-dessus leurs crayons pour tenter de happer la lumière des projecteurs. Pour lui, les carrières exigeaient des pelles, des pioches, des excavatrices et certainement pas des plumes trempées dans l’encre de Chine.

Paul possédait un sens du détail si inouï, une connaissance si érudite des vêtements, des modes, des armes et des armures que ce fut, une fois encore, son humilité foncière qui l’empêcha de donner suite à l’offre d’un musée de travailler à son service. Pas un bouton de guêtre qui ne fût usiné par sa main avec un souci vétilleux, pas une courbe de cimeterre qui ne subît le rémoulage de sa gomme jusqu’à satiété du détail.

D’une érudition surprenante, revenu de mille aventures militaires ou militantes, Paul vous dressait en trois minutes chrono un portrait, il vous faisait vivre un héros que vous aviez tâcheronné ou maîtrisait l’architecture d’un quelconque Parthénon, excusez du peu. Illustrateur, dessinateur, humoriste, cartooniste, graphiste (il fut notamment l’auteur du logo qui devint un jour celui de la Région Wallonne et de l’iris qui allait inspirer celui de la Région de Bruxelles), Paul Toussaint dispose ici d’un petit musée personnel, qui est celui de mon amitié vivante par-delà la vitre froide.